Skip to main content
Prinzhorn : iconomane
Lot 1054

Prinzhorn : iconomane

Estimation : 1500 / 3000€
Année : ~1983
Illustration

Notre dernier lot du corpus Ferdière date de 1984. Il s’agit d’un texte de 7 pages absolument inédit dont il semble que nous soyons les seuls à posséder un exemplaire ; nulle trace, nulle indication, nulle part ! Cette communication a pour objet Hans Prinzhorn (1886-1933) ; Gaston Ferdiere l’a intitulée « Prinzhorn : iconomane » ; elle a pour cadre les Journées de travail de la société française de psychopathologie de l’expression de 1984 à Paris. Contrairement aux autres textes de Ferdière celui-ci possède la particularité d’être composé d’une suite d’anecdotes qui s’enchaînent en guide de démonstration. Il exprime sa surprise et sa déception à constater que ses ainés sont passés « trop vite sur Prinzhorn ». « Qui donc en a parlé ? Qui donc n’a cessé d’en parler ? Ce sont les surréalistes. Eux seuls. Et c’est grâce aux surréalistes que Prinzhorn a eu l’influence en France qu’il n’a pu avoir en Allemagne surpeuplé (sic)… » La démonstration que Prinzhorn fut une véritable icône et un déclencheur capital repose sur une lecture fort à propos de « L’art des fous, la clé des champs » ; André Breton, encore et toujours… « A tout seigneur, tout honneur, c’est André Breton lui-même. Je vous demande l’autorisation de vous lire en une minute, lentement, quelques lignes de Breton datant de 1948, avec un certain recueillement pris dans « L’Art des fous : la clé des champs » car je pense que sans Prinzhorn, sans SON Prinzhorn (cf l’homme comme l’objet livre, ndlr), Breton n’aurait pas été amené à écrire ces lignes. Il me semble les avoir lues déjà, il y a quelques années. « Je ne craindrai pas à avancer l’idée paradoxale seulement à première vue que l’art de ceux qu’on range aujourd’hui dans la catégorie des malades mentaux constitue un réservoir de santé morale. Il échappe en effet à tout ce qui tend à fausser le témoignage qui nous occupe et qui est l’ordre des influences extérieures de calculs des succès, des déceptions rencontrées sur le plan social. Les mécanismes de la création artistique sont ici libérés de toute entrave et par un bouleversant effet dialectique la claustration, la renonciation à tout profit comme à toute vanité en dépit de tout ce qu’ils présentent individuellement de pathétique sont ici les garants de l’authenticité absolue, totale, qui fait défaut partout ailleurs, et dont nous sommes de jour en jour plus altérés. Je pense donc qu’avec Breton, nous pouvons traiter d’iconoclastes les anciens aliénistes qui détruisaient chaque jour les petits papiers, tous les dessins que les malades leur donnaient. Dans les milieux surréalistes, on admettait de manière générale que Prinzhorn avait été introduit en France en 1924 par Max Ernst et je le crois volontiers quoique je ne lui ai jamais posé la question. » Gaston Ferdière a 76 ans. Sa diction n’est plus tout à fait audible comme les remarques de ce tapuscrit inédit le signalent mais la riche et spectaculaire relation entre la psychopathologie et l’art qui l’a animé toute sa vie n’a rien perdu de sa vigueur. Ce manuscrit doit être étudié et publié. Notre époque a besoin de clarté ; la folie est partout ; l’art se tient-il en retrait prêt à bondir, se cabrer et illuminer nos sociétés « désordonnées » ? A voir…

Illustration

Auteur

Gaston Ferdière ! A l’évocation de ce nom, le regard perdu d’Antonin Artaud apparaît ; d’emblée l’impression du néophyte est désagréable. Ferdière ; celui qui a interné Artaud. Mais qui est Gaston Ferdière ? Ne souhaitant pas imposer une longue biographie, voici un échantillon de ce que l’on peut rapidement apprendre… de moins convenu. En 1930, alors qu’il a commandé à Paris une nouvelle fresque à Frédéric Delanglade, pour son hôpital, il invite à déjeuner André Breton et Marcel Duchamp. Il noue une relation extrêmement créatrice et artistique avec les surréalistes qu’il côtoie régulièrement. En 1941, afin de faire vivre son hôpital de Rodez, Gaston Ferdière n’hésite pas à pratiquer le marché noir au péril de sa vie. Ferdière est un catalyseur de rencontres, un « ovni » qui donne au « fatum » du fil à retordre et impose son rythme à la vie : « Alors que Sainte-Anne se prépare à ouvrir ses portes au public, Jean Dubuffet vient de rencontrer Gaston Ferdière qui le présente à d’autres aliénistes. Parmi ceux-ci, Lucien Bonnafé (1912-2013) , natif du Lot, qui fréquente comme Gaston Ferdière, le milieu surréaliste. Il est résistant et militant communiste et sera très impliqué dans la « psychiatrie désaliéniste » autour de 1955. Alors médecin psychiatre à l’hôpital de Saint-Alban-sur-Limagnole en Lozère, le Docteur Bonnafé soigne Auguste Forestier, auteur d’Art Brut, dont le nom sera célèbre. Il est ami de Paul Eluard qui a trouvé refuge dans cet hôpital en 1943, lui-même proche d’Aragon et d’André Breton : un chassé-croisé de rencontres déterminantes dans l’évolution de l’art psychopathologique où l’on voit apparaître des interactions entre le milieu surréaliste, l’engagement politique et le milieu médical. » (in De l’art des fous à l’art psychopathologie… » de Muriel Tisserant.) En 1946, sous le haut patronage de Ferdière est organisée la première « Exposition d’art des malades mentaux (peintures, dessins, sculptures, décorations) » ouverte au public du 16 au 28 février 1946. Evénement placé sous l’autorité du Préfet de la Seine ! Même le journal La Croix adoube Ferdière : « On s’associera à l’exhortation de ce dernier [Gaston Ferdière], d’une grande élégance morale : loin de traiter ces malades mentaux comme des étrangers […], nous devons les traiter en hommes, travailler sans relâche à leur guérison et imiter l’Eglise, comme dit le Dr Ferdière, l’Eglise qui ne perd pas de vue que la part de Dieu subsiste en eux, qu’ils ont une âme, et leur accorde des sacrements. » (L. E., « L’aliénation mentale et la création artistique », La Croix, 21 février 1946.) Ces quelques éléments de biographie et nos recherches autant que nos lectures de ce corpus extraordinaire nous ont naturellement amené à le considérer sous l’angle du « surréalisme ». Les 11 lots (44 à 54) de ce « corpus Ferdière » proposent l’articulation indispensable qu’André Breton recherchait entre les arts et notamment « l’art primitif » et la psyché humaine en ce qu’elle crée de plus authentique ; (et ce malgré son ouvrage « L’art des fous, la clé des champs » au coeur duquel, s’il se « livre à un véritable hymne à la folie, (…) n’accorde pas pour autant d’attention aux qualités esthétiques des œuvres qui sont dépendantes pour lui, de critères d’appartenance et relèvent de classifications : œuvres d’art, asilaire et médiumnique. »). Un travail de mise en relation entre Ferdière et Breton nous semble aujourd’hui indispensable au devoir d’inventaire du « surréalisme ».